Délégationde Franche-Comté

Besançon

Conférence de Catherine Wihtol de Wenden

Mercredi 7 juin 2017, nous avons eu l’honneur et le plaisir de recevoir madame Catherine Wihtol de Wenden, dans le cadre d’une conférence sur les politiques migratoires. Directrice de recherche au CNRS et docteur d’État en science politique, madame Wihtol de Wenden est la référente en matière de migrations internationales et a signé de multiples ouvrages traitant de la question migratoire.
La conférence a eu lieu dans la salle de la Malcombe à Besançon, et a été organisé par l’ACAT, l’ACO, La Cimade, le CCFD-Terre solidaire, la Ligue des droits de l’homme, RéCiDev et le Secours Catholique de Franche-Comté.

C. Wihtol de Wenden.

publié en juillet 2017

Aujourd’hui, le phénomène des migrations s’est mondialisé malgré les différentes mesures sécuritaires adoptées par certains pays. Pour les personnes vivant dans des pays en conflit, touchés par les guerres, l’avenir réside dans la mobilité.

Lors de la conférence du 7 juin 2017, à Besançon, madame Wihtol de Wenden a détaillé le phénomène des migrations en prenant en compte plusieurs aspects : les flux internationaux, l’économie développée en parallèle à ces flux, les politiques migratoires au niveau européen et les désaccords entre l’Europe et les différents États européens. Paradoxalement, l’Europe ne se pense pas comme une terre d’immigration, alors qu’elle est la première destination migratoire du monde. L’Europe pense la question migratoire comme une question ponctuelle liée à la crise des réfugiés au lieu de la penser comme une question structurelle liée à un problème de pauvreté et de conflits dans le monde.

On constate que la logique s’est inversée au fil des siècles : autrefois, c’étaient les Européens qui voyageaient pour conquérir de nouveaux territoires, aujourd’hui des groupes de personnes migrent pour échapper à leurs conditions de vie, ou en trouver de meilleures ailleurs. Le droit à la mobilité est remis en question, car il dépend de la nationalité d’origine. Les droits sont inégalitaires, car les Américains et les Européens voyagent à loisir, tandis que les Africains et les migrants des pays de l’Est n’en ont pas le droit.

Les politiques sécuritaires ont échoué, elles ne dissuadent pas les personnes de venir s’installer dans les pays occidentaux. De plus, les profils des migrants sont de plus en plus diversifiés : les déplacés environnementaux, les diplômés qui tentent leur chance à l’étranger, les retraités qui partent s’installer au soleil, les réfugiés de guerre…

Les migrations engendrent beaucoup de morts, plus de 30 000 personnes sont décédées depuis 2000 en tentant de traverser la Méditerranée. Les Européens se désintéressent de ce phénomène, et les pays d’où viennent les migrants restent silencieux car l’exode ne donne pas une bonne image de leur pays. Cette forte mortalité est due à la mauvaise gestion des migrations.

La fermeture des frontières incite les migrants bloqués à se sédentariser. L’Europe des barbelés enferme les migrants dans des centres, et des trafics se mettent en place dans les pays de passage. Des témoignages montrent que la traversée de certains pays comme la Libye est pire que la traversée de la Méditerranée : menace de Daesh, viols, trafics d’humains, esclavage…

L’Europe ne fonctionne pas comme une entité globale, chaque pays a ses propres migrants. Des pôles se créent, en fonction des pays d’origine, des réseaux familiaux construits localement, des politiques d’accueil sur place. Nous sommes face à une crise de l’accueil, comme par exemple en Italie ou en Grèce, qui sont des pays fortement traversés par les migrations (Lampedusa, Sicile, Malte, îles grecques).

Il existe un défaut de solidarité entre les pays européens. Les inégalités de situations sont énormes, et un bras de fer a lieu entre la Commission européenne et les États européens. Depuis 2015, on constate un durcissement des démarches, une hausse des inégalités et des restrictions.

La France a accueilli peu de réfugiés en comparaison de sa démographie. Nous sommes peu généreux concernant les demandes d’asile : 31 % ont été accordées en 2015 et 35 % en 2016. La solidarité est faible au niveau national, la France suit une politique de « flux mixtes » : on accepte principalement les personnes qui cherchent du travail et/ou demandent l’asile.

Il n’est pas question d’invasion, car un tri drastique est mis en place. Dans les « hotspots », majoritairement concentrés en Italie et en Grèce, on procède à un tri sélectif des arrivants, et ceux-ci restent parfois enfermés pendant plusieurs mois avant qu’une solution ne leur soit proposée.

Il existe en réalité beaucoup d’alternatives. L’Europe manque d’autorité et on assiste à une montée du souverainisme. Par peur de l’ « effet d’appel », les pays offrent le moins possible l’accueil pour éviter que les gens ne soient tentés de venir. Or, les arrivants fuient les centres d’accueil où leur avenir est compromis. Pour remédier à cela, il faudrait appliquer plus généreusement la convention de Genève : de toutes les façons, les arrivants s’installent et restent dans les pays accueillants. Le mieux serait d’élargir le marché du travail pour que nationaux et migrants puissent y trouver leur compte.

Le principe de solidarité est inscrit dans le traité de Lisbonne. Ces valeurs sont aujourd’hui reniées et la crise de solidarité est assortie d’une crise politique au niveau européen. Le problème de Calais est très représentatif de cette crise : alors que l’Europe devait gérer cette situation catastrophique, ce sont l’Angleterre et la France qui ont dû s’entendre pour trouver des solutions. Le rôle de l’Europe est très faible dans la question migratoire, les migrants sont en quelque sorte les maîtres de la situation, car ils constatent clairement les limites des États et de l’Europe à gérer la situation. La déclaration des droits de l’homme est remise en question par cette souveraineté des États.

Au lieu de sanctionner les gens qui partent de chez eux, la solution serait de trouver un équilibre qui convienne à tous. Des flux migratoires se déclenchent régulièrement, et tout événement peut être source de migration. Tout est interdépendant. Il faut éviter de créer des situations qui provoquent des migrations, et surtout respecter les droits des migrants.

La mobilité est synonyme de modernité, quelqu’un qui voyage est trois fois plus rentable économiquement que quelqu’un qui ne bouge pas. En matière de migration, les pays qui accueillent sont gagnants car l’arrivée de migrants est liée à une hausse du dynamisme économique.

Les pays développés contrôlent les frontières ; à la table des négociations internationales, les associations, syndicats et employeurs doivent prendre part au dialogue et imposer des normes mondiales. Aucune conférence internationale n’a été programmée car le sujet n’est pas jugé « suffisamment grave ». Il y a beaucoup de progrès à faire avant de pouvoir lancer un plaidoyer international. La concurrence entre nationaux et migrants est vaine, chacun est l’autre de quelqu’un d’autre.

Les frontières sont à la fois mentales et physiques. On parle d’une « obsession des frontières » (Foucher). Il faut faire preuve de vigilance vis-à-vis de la fermeture mentale, les mentalités encouragent une catégorisation hiérarchisée qui est contraire au principe du vivre-ensemble. Le sujet migratoire est très complexe, ce qui ennuie certains médias ; c’est un thème controversé qui est susceptible de choquer l’opinion publique. C’est pourquoi il est absent de la scène internationale.

Pour peser dans les négociations, les associations doivent se mettre d’accord et trouver un terrain d’entente, créer un répertoire d’actions collectives. Si l’on veut dépasser les obstacles, il faut établir un militantisme suffisamment large pour accueillir toutes les personnes prêtes à s’engager en faveur des migrants. L’idée est de s’associer autour de cette démarche, mais la tâche n’est pas aisée car les partisans sont très disparates. Un militantisme très fort est nécessaire pour faire bouger les idées.

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